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L'Hebdo; 2002-09-05
Les amis suisses du dessinateur
Souvenirs Etabli à Grandvaux en 1984, Hugo Pratt a noué des liens
avec les gens de la région. Et laissé son empreinte.
L'écran secret des arcanes
C'était un vieux cinéma moisissant dévoué aux films d'action. En 1992,
sous l'impulsion de Jean-Claude Steiner et Jean-Daniel Cattanéo,
inventeurs de la Fête du Cinéma à Lausanne, le Bel-Air a fait peau
neuve. Il est devenu le Ciné Qua Non, une salle misant sur une
programmation et un accueil différents. Pour parfaire le principe de
convivialité, les deux compères ont confié la décoration du hall à leur
ami Hugo Pratt.
«Comme le 7e art, je suis un opérateur du rêve et de l'imagination: il
suscite des émotions, j'essaierai d'en faire autant, expliquait alors le
créateur de Corto Maltese. Et puis en tant que dessinateur de BD, je vis
avec les images et il ne m'est donc pas difficile de m'attaquer à une
oeuvre picturale.» Il pensait dessiner «un kaléidoscope d'images
évocatrices des climats et des personnages propres au cinéma».
Finalement, il exécute un avatar de Marilyn, décomposé en huit panneaux
carrés.
En 1999, Steiner et Cattanéo ont ouvert dans le hall agrandi du Ciné Qua
Non le Café Corto, comme un prolongement de l'amitié qui les liait au
dessinateur vénitien. Les parois vitrées, les tables sont à l'effigie du
fameux marin. Les affiches originales réalisées par Pratt pour deux
Fêtes du Cinéma ornent les murs. Et, au-dessus de l'entrée, Corto
Maltese sourit sur une enseigne. Les sociétés secrètes ont gravé leurs
signes cabalistiques sur les murs de Venise; Hugo Pratt a laissé sa
marque sur ceux de Lausanne. A. D.
Sous le signe d'Hugo Pratt
Lorenzo Pioletti était déjà fou de bandes dessinées. Mais, il le
reconnaît honnêtement, «Corto Maltese» ne lui plaisait pas du tout.
Accro à Tintin, aux Schtroumpfs, il se battait avec ses copains pour
avoir le gadget du journal «Pif», mais passait complètement à côté du
graphisme d'Hugo Pratt, cet univers qui fascine les lecteurs dès la fin
de l'adolescence.
A la fin des années 80, alors qu'il fait un apprentissage de vendeur de
bandes dessinées, Lorenzo Pioletti décide de présenter un travail sur
Hugo Pratt. Le dessinateur l'apprend. Il a envie de connaître cette
«espèce d'hurluberlu» qui l'étudie. Il fait venir le jeune libraire chez
lui. Coeur battant, son sac à dos bourré d'albums à dédicacer, le fan
sonne à la porte du maître. Ainsi commence une amitié - «mais attention,
une amitié pleine de respect. Je l'ai toujours vouvoyé...». Lorsqu'il a
besoin d'un livre, Pratt appelle Pioletti. Il lui prépare à manger. Ils
parlent, toujours en italien, de femmes, de livres... Le géant de la
bande dessinée n'hésite pas à empoigner le téléphone pour engueuler les
patrons qui rudoient son jeune ami. «Pour ceux qui le connaissaient, il
était vraiment un personnage super.»
Lorenzo Pioletti sait déjà qu'il ouvrira sa librairie spécialisée. Il
aimerait qu'elle s'appelle Corto Maltese. Le Maestro ne dit pas non,
mais reste évasif. En février 1994 le rêve devient réalité. Pratt y va
de son petit cadeau: «Ecoute, Corto Maltese, ça ne va pas. Mais si tu
veux, on fait la librairie Raspoutine. Là, je n'ai rien inventé, il ne
m'appartient pas.» Aussitôt, il dessine et signe le logo, et c'est la
première fois qu'on utilise son oeuvre à des fins commerciales, ce qui
ne manque pas de surprendre le monde de la bande dessinée. Deux fois par
mois, le samedi, Hugo Pratt descend à Lausanne et furète dans la
boutique de son protégé pour la plus grande joie des clients. A la Noël
1994, Lorenzo Pioletti demande à Pratt de lui faire un dessin pour une
sérigraphie. Il revient mille fois à la charge; le maître se fait prier.
Enfin, un dimanche matin, il le convoque en urgence. Pioletti saute sur
son scooter et file à Grandvaux. Hugo Pratt force le libraire abstème à
s'enfiler un whisky bien serré, prépare à manger, fait son numéro de
diva. Et soudain, il tend une aquarelle. L'humidité de l'oeuvre atteste
qu'elle a été faite le matin même. «Et cette charogne m'avait fait
poireauter jusqu'à 16 heures. Il aimait bien m'embêter», sourit Lorenzo
Pioletti. Ses yeux brillent encore d'émotion. A. D.
Librairie Raspoutine. Lausanne. Rue Marterey 24.
Jonathan, fils spirituel de Corto
En s'établissant à Grandvaux en 1984, Hugo Pratt devient le voisin de
Cosey. Un hasard? Non. Bouche d'Or aurait pu lire dans les cartes que le
créateur de Corto Maltese finirait par côtoyer celui de Jonathan. Car
Cosey, quand il avait 18 ans, a eu un «coup de foudre monstrueux» pour
«La ballade de la mer salée». Il admire tout particulièrement l'art du
silence qui caractérise Pratt. Lorsque dans le cadre d'une étude on lui
demande quel auteur lui a donné envie de faire de la BD, il cite un
album de «Gil Jourdan». Quant à celui qui lui a donné envie de
continuer, c'est Pratt, bien sûr.
Cosey reconnaît spontanément l'influence de son prestigieux voisin sur
ses propres récits, ainsi qu'une filiation spirituelle entre Corto et
Jonathan, ces voyageurs et rêveurs. Une «affinité énorme, Bon, je l'ai
quand même digérée, ce n'est pas du plagiat. J'ai malheureusement
beaucoup de peine à atteindre une telle simplicité graphique.» Amateur
inconditionnel, Cosey apprécie même «Mû», dernier album de la série où
le dessin de Pratt confine à la caricature, car il exprime une «totale
adéquation» avec l'histoire. Il est en revanche plus sceptique sur les
scénarios mis en images par d'autres, comme «Un été indien»: «J'admire
le trait de Manara, mais ça ne marche pas.» Il frémit toujours en
évoquant des scènes marquantes «d'une force incroyable»: la solitude de
Corto sur une plage irlandaise ou ses adieux à Changhaï Li...
A Grandvaux, les deux dessinateurs natifs des Gémeaux se voient et
s'apprécient. «Mais on ne buvait pas de verres tous les jours, on ne se
tapait pas sur les cuisses, je suis toujours resté le jeune dessinateur
intimidé.»
«Ah oui, se souvient encore Cosey: ses spaghettis à la Corto étaient
délicieux.» Quels ingrédients entraient dans cette spécialité que le
Maestro préparait à ses invités? «Je ne me souviens plus. Des tomates,
de la viande, des trucs, des champignons... Peu importe: si on énumère
les aliments en en oubliant la moitié, ça ne fait plus rêver.» Cette
persistance du doute, ce flou du souvenir, cette tangente de la
gastronomie et du rêve, c'est encore du Pratt. A. D.
Conte de la lune vaste
Le graphiste Eric Sommer s'est initié à l'image en feuilletant les
comics Artima dans le bureau de tabac que tenaient ses parents. Mais sa
bande dessinée préférée, c'est incontestablement «Corto Maltese». Parce
que «j'adore le côté mystique, l'ésotérisme. Corto est intemporel. Et,
graphiquement, Hugo Pratt est un maître. Regardez la planche d'ouverture
de chaque histoire, la simplicité du trait, la force d'évocation...
C'est impressionnant.»
En octobre dernier, avec quatre amis, Eric Sommer a ouvert à Lausanne le
Café Luna, un bar de nuit proposant une petite restauration à midi et
des animations - expositions, concerts de jazz. C'est dans ce lieu idéal
qu'il a eu envie de rendre hommage à Corto Maltese. La lune, emblème des
rêveurs qui brille souvent dans la nuit prattienne, s'est imposée comme
thème. «J'ai feuilleté tous les albums: la lune apparaît assez
fréquemment.» En septembre, le graphiste accroche aux cimaises du Café
Luna quatre planches complètes reproduites sur toile au format de 130 cm
x 180 cm et trois cases (1 m x 1 m). L'expo «Corto, la lune... et la
tête dans les étoiles!» confronte les visiteurs, comme rapetissés, à la
puissance graphique de Pratt. «Son noir et blanc est impressionnant. Une
telle élégance! Et puis rendre la nuit avec un fond blanc...»
Dans «Tango», Corto découvre deux lunes dans le ciel. A l'origine, Pratt
avait commis une étourderie. Plutôt que de la corriger à la gouache
blanche, il a préféré affabuler sur ce dédoublement: car le fabuleux
dessinateur était aussi un conteur hors pair. A. D.
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