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LA BD EST UNE PASSION ET NON UNE MARCHANDISE
Source: Lausanne Bondy Blog
"Moi je suis un passionné, eux des vendeurs"
Lundi 04/01/2010 | Posté par Etienne
Vendre des BD à Lausanne, ça se passe comment?
Rencontre avec les
libraires BD de la capitale vaudoise.
Il y a quelque chose qui frappe à Lausanne : la diversité de l’offre
culturelle. En effet, vous trouverez facilement des petits disquaires,
des librairies indépendantes, des cinémas de quartier, etc. À côté de
Payot ou de Pathé, il semble y avoir de la place pour pas mal de monde.
Cela est étonnant pour une petite ville (300 000 personnes dans
l’ensemble de l’agglomération), mais c’est tout bénéfice pour le
consommateur. Un blogueur a voulu en savoir plus et est parti à la
rencontre des libraires BD lausannois. En toile de fond, une question :
comment survivre avec de grandes enseignes comme la Fnac et Payot ?
Il y a quatre librairies BD à Lausanne : Raspoutine (rue Marterey),
Apostrophe (rue des Terreaux), Crobar (rue du Petit-Chêne) et Belphégor
(boulevard de Grancy). Elles ont toutes plusieurs années d’existence, la
palme revenant à Apostrophe qui se trouve depuis 20 ans à la rue des
Terreaux. Pour devenir gérant, pas de parcours tout tracé. Le patron de
Belphégor, Didier Rognon, travaillait ainsi dans la sécurité avant
d’ouvrir son magasin sous-gare. Lorenzo Pioletti, de Raspoutine, a lui
eu la chance de se former pour son métier : « j’ai été le premier en
Suisse à obtenir un CFC de vendeur spécialiste en BD. La formation
n’existait pas avant, mais j’ai contribué à sa création ! »
Le petit marché lausannois de la BD a été bouleversé en septembre 2002
quand la Fnac a ouvert à Bel-Air son troisième magasin en Suisse. Pour
la petite histoire, la chaîne a vu le jour à Paris en 1954. Max Théret
et André Essel réalisent leur projet de créer une Fédération Nationale
d’Achats des Cadres proposant des « loisirs culturels », marché en
pleine explosion au sortir de la seconde guerre mondiale. Ce qui était à
l’origine une petite coopérative connaît le succès et se transforme
progressivement en entreprise capitalistique. En 1980, l’enseigne entre
en Bourse, tandis qu’elle change plusieurs fois de propriétaire. La
gestion des ressources humaines exige progressivement des employés une
flexibilité constante (augmentation du travail intérimaire et du temps
partiel) afin de pousser chacun à « faire du chiffre ». Après un échec à
Berlin en 1991, la marque s’exporte avec succès à l’étranger.
Aujourd’hui, la Fnac est un groupe multinational employant 20 000
salariés et comptant 3 millions d’adhérents. Outre ses 80 magasins en
France, l’entreprise est présente en Belgique, Brésil, Espagne, Grèce,
Italie, Portugal et Suisse. En Suisse, le Fnac compte quatre enseignes :
Lausanne, Fribourg, Genève Balexert et Genève Rive. Pour beaucoup, la
Fnac est assimilée à un « supermarché culturel », mais 70% du chiffre
d’affaires est réalisé sur les produits techniques (informatique, audio,
etc.). Les romans, BD, DVD et disques sont ainsi devenus un « vernis
culturel » (lire l’article de Jacques Denis, « la Fnac ou les avatars du
marketing culturel » dans le Monde Diplomatique de décembre 2009).
Comment les libraires BD indépendants ont-ils résisté à l’arrivée de ce
« monstre » ? « Quand la Fnac s’est installée à Lausanne, cela a
déclenché une guerre des prix avec Payot », explique Didier Rognon de
Belphégor. « Ils se sont observés et ont baissé tous les deux leurs
prix, pour attirer chacun le plus de clients. Payot a entièrement
réaménagé son magasin à cette occasion ». Actuellement, le prix d’achat
d’une BD est le même chez un libraire spécialisé BD qu’à la Fnac et
Payot : « la croyance que les libraires BD sont plus chers est fausse »,
explique le gérant de Raspoutine. La seule différence de prix fonctionne
pour les adhérents.
Pour Francis Bianco, de la librairie Apostrophe, les conditions
avantageuses dont la Fnac bénéficie en fait un concurrent déloyal. « Ils
arrivent à obtenir des rabais de 45 à 50 % à l’achat des BD, alors que
nous n’avons que 40 %. Ils ont également des rabais spéciaux sur les
nouveautés, et peuvent renvoyer leurs stocks invendus tout le temps,
contre un an pour nous. Leurs délais de paiement sont également plus
longs : 90 jours pour la Fnac, 30 jours pour nous ». Parce qu’elles
vendent des bandes dessinées à une grande échelle, la Fnac et Payot
parviennent à faire des économies d’échelle et sont en mesure de
négocier de meilleurs prix que les petits libraires – exactement le même
phénomène qui se produit entre les géants de la grande distribution
alimentaire et les petites épiceries.
Les effets de cette réalité du marché ne sont pas les mêmes pour tous
les libraires. Ainsi, le patron de Belphégor estime être peu touché par
le « phénomène Fnac » : « je suis en dehors de tout ce ‘truc’, car je me
situe sous-gare. J’ai une forte clientèle fidélisée, dont une partie
passe avant de prendre le train, et qui n’a pas le temps de monter en
ville. La Fnac, c’est ‘in’, c’est pour les jeunes. Généralement, mes
clients vont chez Payot ou à la Fnac pour repérer les nouveautés, puis
ils viennent les acheter chez moi ! ». Un constat qui est partagé par
Lorenzo Pioletti (Raspoutine) : « mes clients vont y faire du repérage,
ou acheter d’autres choses comme de l’audio, tout en continuant à
acheter chez moi. En 2002, quand la Fnac s’est installée, ils sont bien
sûr allés voir par curiosité. Mais ils ont vite vu où se trouvait le
service. » Et il continue en expliquant la différence entre sa librairie
et la Fnac : « on ne fait pas le même métier. Je suis un libraire
passionné, j’aime ce que je fais, je conseille mes clients. Je ne dois
pas aller voir sur un ordinateur si j’ai quelque chose en stock, car je
connais mon magasin. Je discute avec les personnes et je sais de quoi je
parle. Eux, ce sont des vendeurs. Chez Payot, c'est différent, car une
partie du personnel a vraiment une formation de libraire. »
Pour Apostrophe, situé à 100 mètres du géant jaune, le discours est
moins positif : « je sens clairement la différence. J’ai perdu beaucoup
de clients. Avant, quand un nouveau Titeuf sortait, j’en vendais 200
exemplaires. Maintenant, c’est 60. Payot et Fnac raflent désormais le
marché des nouveautés. Or, c’est justement sur ce genre de best-seller
que je peux me faire des liquidités pour pouvoir vendre d’autres BD
d’auteurs plus spécifiques. Vous rajoutez à cela les travaux de la
Migros des Terreaux et la crise, mon commerce est clairement en péril ».
Francis Bianco, amer, lance un avertissement : « il faut acheter chez
les petits. Sinon les libraires BD seront comme les disquaires, ils
disparaîtront. Quand vous voudrez trouver un spécialiste, ce ne sera
plus possible. » Du côté de Lorenzo Pioletti (Raspoutine), l’avenir
n’est pas si sombre : « la Fnac et Payot ne remplaceront pas les
libraires BD, car nous vendons des choses qu’ils n’ont pas : des BD
rares, des éditions limitées, des objets de collection, des vêtements,
de la BD d’occasion, etc. Mais pour survivre, nous devons cultiver notre
avantage comparatif : le service. Le plus dur à faire est une bonne
réputation ; le plus facile c’est de la détruire. Nous devons donc être
attentifs à nos clients et leurs exigences. »
L’arrivée du géant jaune ne semble donc pas avoir tué la BD indépendante
à Lausanne, même si elle affaiblit ses liquidités et donc ses marges de
manœuvres. Tout n’est pas rose pour autant : pour certains, le coup est
dur, surtout quand on est situé dans le même quartier que la
concurrence. La Fnac et Payot semblent finalement dynamiser le marché
plus qu’ils ne le monopolisent : ils contribuent peut-être à une plus
forte consommation de BD par les Lausannois… ce qui peut avoir des
effets positifs pour les librairies indépendantes. Alors, chez qui
acheter ? Peut-être chez le moins cher… mais plus probablement chez
celui qu’on connaît et qui est dans le quartier.
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