|

L’auditoire, journal des étudiants de Lausanne (UNIL - EPFL)
Paru le mardi 26 janvier 2010
Dossier
La bande dessinée est un art
S’il est politiquement correct de lire pour le plaisir, la bande
dessinée, elle, a mauvaise réputation. Néanmoins, c’est un art
tripolaire qui est aussi un des secteurs de l’édition des plus
dynamiques. Retour sur le monde économique et culturel qu’elle façonne.

Masashi Kishimoto et Enki Bilal : deux styles qui s’affrontent.
(crédit photo : Photomontage d’images de Naruto et du Sommeil du
monstre)
La bande dessinée n’est pas pour les gamins. Ou ne l’est plus. C’est un
art tout aussi profond que la peinture ou la littérature – deux mondes
qu’elle joint parfois au gré de son trait ou de son scénario. Développée
à la fin du XIXe siècle, la bande dessinée s’est progressivement
popularisée à travers trois traditions culturelles : aux Etats-Unis avec
les comics books ; en Europe avec l’album franco-belge, et au Japon avec
le manga, qui réalise une percée en francophonie depuis une décennie. Et
en chiffre d’affaires, malgré qu’elle ne représente que 6,5% des ventes,
la BD est un des meilleurs secteurs de l’édition !
De par chez nous
« En Suisse romande, la culture de la BD est franco-belge », nous
signale Lorenzo Pioletti, responsable de la librairie Raspoutine à
Lausanne, « dont une des particularités est d’être la seule au monde à
être cartonnée ». Néanmoins, l’album se partage la tête du classement
des ventes avec les mangas : environ 40-45% chacun.
Globalement, bien que « le chiffre d’affaires de l’édition de la BD
augmente, l’album franco-belge observe une certaine constance voire
régression dans son chiffre d’affaires », nous informe Gilles Devaux,
responsable de la communication et du marketing chez Dargaud Suisse, «
alors que le manga japonais s’envole » ! Cependant, malgré ces bons
résultats, si le manga perce, c’est uniquement grâce à quelques titres
très porteurs (Naruto, One Piece ou Death Note), mais avec un écart
grandissant avec le reste de la flotte, dont la tendance n’est pas aussi
admirable.
Le grand voyage
Du dessinateur jusque dans nos mains, on compte trois types d’agents
économiques différents. Il y a d’abord l’éditeur, puis le diffuseur et
finalement la librairie – de la même manière que pour les livres. De
plus, si certaines entreprises ne font que de la diffusion, comme
Diffulivre, ou de l’édition, Delcourt, par exemple, d’autres, tel
Dargaud, s’investissent dans les deux.
Les relations entre éditeurs et grossistes sont ambivalentes. Comme nous
le précise Gilles Devaux : « Ils peuvent être clients, partenaires ou
concurrents », cela dépend des rapports avec le revendeur. Des frères
ennemis entre rivalité et complémentarité : c’est le cas lorsqu’un
diffuseur a un contrat de « rack-jobbing » (lorsque la gestion du rayon
est laissée à une entreprise indépendante), tel OLF vis-à-vis de la
Coop. Ce premier est alors bien obligé de collaborer avec notamment
Dargaud Suisse pour fournir au second un achalandage correct.
Des clans hermétiques
Mais outre ces considérations économiques, c’est surtout sur le style et
le lectorat que le manga et l’album franco-belge se départagent. Le
manga est « industriel » alors que l’album est « artistique ». On compte
environ un album par auteur et par an, parfois avec bien plus de
battement, contre environ cinq mangas sur la même période !
Cela s’explique par le procédé de fabrication : le manga est le plus
souvent en noir et blanc, et le mangaka est entouré de plusieurs
assistants. Au contraire, l’album, surtout chez certains comme Juan
Gimenez, Enki Bilal ou Grzegorz Rosinski, est une véritable oeuvre
d’art, qui nécessite plusieurs couches successives : dessin, encrage et
coloriage au moins – et sans assistant !
Ces différences s’observent aussi dans le lectorat, divisé en clans
hermétiques. Cela se déduit notamment des chiffres des meilleures
ventes. Du côté francophone, on retrouve en tête Black et Mortimer, ou
Lucky Luke, alors que les leaders japonais sont Naruto et Death Note.
Des séries européennes qui semblent plutôt vieilles face à des
japonaises très récentes. Tout comme l’âge de leurs principaux lectorats
respectifs. Et ils ne passent pas facilement d’un style à l’autre, «
cela se voit sur les transferts (ndlr : un album réédité en style manga)
qui ne sont pas les plus grosses ventes », nous précise Gilles Devaux.
La mort d’un dieu ?
Néanmoins, il ne faut pas crier à la mort de l’album cartonné. « Il faut
laisser les jeunes auteurs faire leur chemin », apostrophe Lorenzo
Pioletti. « A ses débuts, Rosinski était tout autant inconnu, et ce
n’est qu’après quatre ou six Thorgal qu’il a été révélé ! » Et la relève
existe, avec en tête Zep, Lewis Trondheim, Marini ou Hélène Bruller.
Et cette nouvelle génération s’accompagne d’un nouveau support, qui a
mis au jour plusieurs d’entre eux : internet. En effet, le phénomène de
bd-blog, dont par exemple Boulet (voir le numéro 191 de L’auditoire),
Kek ou la Genevoise Valp. Néanmoins d’autres lieux permettent d’aller à
la rencontre de la bande dessinée : salons, festivals ou expositions,
tel Zizi Sexuel, qui se tient à la librairie Raspoutine jusqu’à fin
janvier. Bref, la BD a encore de beaux jours devant elle.
Fabrice Tedeschi
Source: dossier BD L'Auditoire
|